Comment sera notre climat dans 50 ans? Que faire pour le sauver ?

Que pouvons-nous faire pour le sauver ou au moins l’améliorer et s’adapter ? Réponse d’Hervé Le Treut, climatologue français directeur de l’Institut Pierre-Simon Laplace, membre de l’Académie des Sciences, du GIEC et professeur à Sciences Po, à l’école Normal Supérieure et à l’école Polytechnique.

Pourquoi est-ce si dur pour un non-scientifique de savoir quoi penser de l’évolution de notre climat ?

Vulgariser l’information, la transmettre, c’est toujours très difficile, car il s’agit de  la simplifier mais en restant  juste et précis.  Quand on touche à l’exploration de la planète c’est plus difficile encore car cela  mobilise beaucoup de compétences très différentes : il faut des spécialistes de l’atmosphère, de l’océan, de la chimie atmosphérique, de la chimie océanique, et bien d’autres encore, y compris des chercheurs qui font la synthèse de toutes ces informations. Et dès que se superposent à cela des débats contradictoires, comme les médias en ont transmis au sujet du climat, alors  il devient presque impossible pour une personne qui n’est pas spécialiste de se former un jugement personnel. Il  n’y a pas de débat scientifique possible  dans les médias – un débat scientifique réclame de revenir aux modèles, aux mesures aux équations scientifiques. Au bout du compte quand un problème scientifique est débattu dans les médias la seule manière de faire la part des choses c’est de savoir à qui faire confiance, d’identifier qui est la communauté scientifique, qui sont les chercheurs. S’intéresser à la façon dont les gens travaillent, cela peut être un bon guide pour savoir à qui faire confiance en matière d’information scientifique.

D’autre part, quand on parle de climat il n’y a pas un mais des enjeux scientifiques. Ils touchent au monde physique (chaleur, pluie),  au vivant (animaux, végétation), au vivant que maîtrise l’homme (l’agriculture), à l’énergie. Toutes ces problématiques font appel à des expertises scientifiques très différentes les unes des autres qui se juxtaposent et se connectent à des problèmes sociaux qui ont leur dynamique propre (inégalité, justice, partage des ressources). Les scientifiques apportent donc un éclairage à replacer dans un contexte plus large et d’ailleurs on les interroge souvent plus sur ces problèmes connexes que sur leurs expertises scientifiques.

On parle de réchauffement climatique mondial mais dans quelles proportions ?

On émet actuellement dans l’atmosphère beaucoup de gaz à effet de serre qui réchauffent la planète. Pour le principal, le CO2, on chiffre les émissions à 10 milliards de tonnes de carbone. C’est dur à imaginer mais c’est presque dix fois plus que juste après la deuxième guerre mondiale. Une moitié du gaz injecté dans l’atmosphère y reste une centaine d’années, et pourrait provoquer un réchauffement global de quelques degrés d’ici la fin du siècle, si on ne fait rien. Quelques degrés c’est beaucoup. Ce qui nous sépare d’un âge glaciaire c’est 5 degrés – au moment où l’Europe et l’Amérique du Nord étaient couvertes de glaciers de plusieurs kilomètres d’épaisseur la température de la planète était 5 degrés plus froide. L’Union Européenne a placé le seuil maximal à ne pas dépasser à 2 degrés de réchauffement. Ces 2 degrés seront très difficiles à respecter et pourtant c’est un réchauffement important par rapport aux évolutions climatiques sur le long terme. Pour se débarrasser de la plus grande part du problème il faudrait diminuer les émissions de gaz à effet de serre par deux, mais là aussi c’est un objectif très difficile.

Un réchauffement climatique global n’entraîne pas forcément les mêmes effets dans toutes les régions du monde ?

Non, en effet. Pourtant les gaz à effet de serre se mélangent dans l’atmosphère, et nous sommes tous soumis à l’action de gaz qui ont été émis un peu partout sur la planète. Et nous serons tous soumis à un réchauffement.  Mais la réponse du climat dans une région du monde en particulier est soumise à des facteurs locaux très différents. Par exemple, le climat de l’Europe est fortement dépendant de la position et de l’intensité de l’anticyclone des Açores. Nous avons eu cette année un printemps froid et humide très largement parce que cet anticyclone s’était fixé sur l’Atlantique. Son influence affecte toutes les fluctuations climatiques, depuis les plus courtes jusqu’aux plus longues en passant par des changements qui se manifestent d’années en années – cela correspond à un mode que l’on appelle oscillation Nord-Atlantique. On a ainsi dans chaque région du globe des grands systèmes météorologiques qui peuvent fluctuer. Et ils sont tous liés les uns aux autres. L’oscillation nord Atlantique  est connectée à ce qui se passe dans l’Arctique,  à la mousson Africaine, à l’état de  la Méditerranée etc… Ces connexions compliquent la capacité à prédire avec certitude ce qui va se passer à une échelle «régionale» (par exemple à l’échelle de l’Europe de l’Ouest). Il faudrait  savoir en quelque sorte quel est le système régional qui va le mieux «capter» le réchauffement global. Par ailleurs ces systèmes météorologiques vont certainement s’adapter en changeant leur manière de fonctionner, avec des oscillations qui pourront avoir une nature, une fréquence, une intensité différente. Plutôt que faire des prévisions détaillées on peut donc surtout anticiper certains risques.

Certains parlent de refroidissement climatique en Europe de l’Ouest à cause du courant du Gulf Stream ?

Non, ce qui attend l’Europe de l’Ouest c’est avant tout un réchauffement climatique provoqué par les gaz à effet de serre. Les relevés montrent que la France a déjà pris 1 degré environ et cela va continuer. Ce discours sur l’effet du Gulf Stream qui refroidirait la France est une extrapolation simplificatrice de faits scientifiques établis dans un autre contexte. Dans le climat passé, au moment des glaciations en particulier, les fluctuations du Gulf Stream ont entrainé  des modifications de températures sur l’Europe. Mais la situation actuelle est différente. Le Gulf Stream est un courant très puissant qui amène de la chaleur dans l’Atlantique Nord et qui  explique en partie le climat  plus chaud en Europe de l’Ouest qu’au Quebec. Mais il y a aussi d’autres causes  à ces différences et en particulier des mouvements atmosphériques, qui viennent de l’Ouest, avec un mouvement ondulatoire pilotée par la présence des Montagnes Rocheuses :  l’air redescend vers le Sud au niveau des Caraïbes et remonte au Nord au niveau de l’Europe, où il amène de l’air chaud.. Ce rôle de l’atmosphère ne va pas changer  avec le réchauffement climatique et les modèles (qui sont les seuls outils pour arbitrer autant d’effets éventuellement contradictoires) montrent que l’on continuera d’avoir un climat plus chaud sur l’Europe, qui sera peut-être un petit peu minoré par ce qui pourra se passer sur l’Atlantique. Bien sûr le Gulf Stream a un rôle, on craint qu’il ne ralentisse dans le futur, et cela aurait des incidences fortes, par exemple, sur les zones de pêche.

Quelles sont les solutions ?

Il n’existe aucune solution miracle, et c’est une combinaison de solutions imparfaites qui devront être utilisées. Il faut agir en diminuant les émissions de gaz à effet de serre, en cherchant à stocker une partie du CO2 dans des réservoirs étanches et en limitant l’impact du changement climatique sur nos sociétés.

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I – Limiter l’émission des gaz à effet de serre

Diminuer les émissions de  CO2,  le premier des gaz à effet de serre, qui reste très longtemps dans l’atmosphère, est un impératif majeur, qui passe par la diminution de l’usage du pétrole, du charbon et du gaz naturel comme sources d’énergie. Cela passe par des économies d’énergie, mais aussi par l’usage de filières énergétiques alternatives, c’est-à-dire au recours à des formes d’énergie non «polluantes», c’est-à-dire non productrices de CO2. Il existe en fait de nombreuses énergies non productrices de CO2  mais elles posent très souvent aussi d’autres problèmes.

1/ Le nucléaire

Si la France,est un bon élève en termes d’émissions de gaz à effet de serre (du moins par comparaison aux autres pays de même niveau de développement) c’est parce qu’elle a recours de manière massive  au nucléaire. C’est la filière économique sur laquelle la France a misé.. C’est à la fois une solution extraordinaire mais porteuse de dangers. Par rapport aux enjeux climatiques, l’énergie nucléaire est «propre» mais elle présente des risques qui sont d’une nature assez différente : déchets, fragilité dans des sociétés elles-mêmes instables.

2/ Le bois

Le bois est non polluant s’il est renouvelé, et pas issu d’une déforestation qui a d’autres conséquences négatives sur l’environnement, en particulier la perte de biodiversité.

3/ L’hydroélectricité

C’est l’électricité produite grâce aux barrages (10% de notre électricité en France) mais cette solution est souvent jugée négativement s’agissant de très grosses infrastructures, en raison des déplacements de populations et des dégâts écologiques (production de méthane) que leur construction et leur mise en service  engendre .

4/ Le solaire

C’est une solution très nouvelle, les possibilités sont immenses mais beaucoup pensent que son développement va être trop lent par rapport aux enjeux des prochaines décennies

5/ Le vent

Les éoliennes ne produisent pas de CO2 et peu de dommages environnementaux. Très utilisées en Allemagne car le pays ne veut pas miser sur le nucléaire, elles constituent malgré tout une source d’énergie qui reste faible et un peu aléatoire

6/ Les Biocarburants

Les biocarburants, fortement promus par Bruxelles par exemple, ont semblé une excellente solution mais leur usage se heurte à des limites : il ne faut par exemple pas favoriser  l’exportation de céréales par des pays qui en ont besoin pour nourrir leur population.

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 II. Enfouir le CO2 ?

Les technologies pour se débarrasser du CO2 en sont encore au stade expérimental. Une technologie consiste à capter le CO2 au moment de la combustion et à l’enfouir en le liquéfiant et en le transférant dans des réservoirs souterrains : seuls quelques prototypes existent aujourd’hui.

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III. S’adapter au changement climatique

Une partie du changement à venir est devenue inévitable. S’y adapter cela veut dire diminuer  notre dépendance aux risques engendrés par les changements climatiques – cela implique un ensemble de politiques de gestion du territoire, en matière d’urbanisme, d’aménagements, de filières agricoles, d’usages de l’eau, de prévention sanitaire. C’est une perspective difficile, mais qui peut aussi constituer une chance pour certains territoires.

Qu’est ce que notre société peut faire pour «sauver» le climat ?

La réponse est très différente selon que l’on se place au niveau individuel ou au niveau collectif  et  politique.

1/ Au niveau individuel

Évidemment, l’idéal pour diminuer l’émission des gaz à effet de serre est de diminuer le recours à l’énergie, donc de consommer moins. Cette dimension individuelle est importante, elle peut être courageuse, avoir une fonction éducative, mais prendre son vélo  ne suffit pas : derrière le problème du climat se cachent aussi de nombreux problèmes structurels, qui relèvent d’une approche politique.

2/ Au niveau national

Les politiques environnementales se mettent en place peu à peu.  Mais  l’opinion publique est assez confuse par rapport à ces problèmes : les mesures qui permettent de s’attaquer aux gaz à effet de serre, d’améliorer la qualité de l’air pour limiter les problèmes de santé,  de  protéger la  biodiversité, de favoriser des méthodes agricoles bénéfiques ne sont pas les mêmes, et il faut souvent choisir entre différentes actions. Il reste aujourd’hui difficile de débattre de ces choix complexes au niveau national.

3/ Au niveau international

La nécessaire diminution des gaz à effet de serre  amène à une réflexion sur le partage de cet effort au niveau international. La population a augmenté et la part qui aspire au niveau de vie occidental augmente. Des sommets comme celui de Copenhague se heurtent à des situations politiques difficiles : la confrontation des pays déjà développés et des pays en émergence qui ont besoin d’énergie pour se développer et conserver leur stabilité politique. Les pays développés doivent montrer l’exemple et c’est aussi l’intérêt de l’Europe de réduire sa dépendance au charbon au pétrole et au gaz, car elle a très peu de ressources de ce type. Une grosse partie de la dette française est l’importation d’hydrocarbures.

Faut-il aussi anticiper des changements climatiques en changeant nos modes de vie ?

Comme on l’a dit, les manifestations du changement climatique commencent. Puisque les gaz à effet de serre restent une centaine d’année dans l’atmosphère, il faut se préparer afin que leurs conséquences soient les plus faibles possible. Beaucoup de personnes ou d’associations voient cela comme du défaitisme mais c’est désormais une réalité.

Cela va affecter les conditions de vie dans les villes, l’agriculture, les ressources en eau, la gestion des forêts, celle du territoire.

Une ville comme Paris peut avoir d’ici quelques décennies un climat plus proche de celui d’une ville du Sud de la France avec des vagues de chaleur plus fréquentes l’été. Cela pose par exemple des problèmes d’urbanisme. On devrait s’y préparer dès maintenant en termes de construction de logements, de prévision des espaces verts etc… En 2003, des gens sont morts dans des appartements qui ne donnaient qu’au Sud.

Il y a beaucoup de choses qui vont se jouer au niveau régional ou municipal. Comment construire, comment concevoir ? Quand les gens se demandent ce qu’ils peuvent faire, il faut  leur dire d’entrer dans les conseils municipaux, de faire de la politique à l’échelle locale. Il y a une foule de projets qui vont se faire à cette échelle.

La grande difficulté est que s’il est certain que le climat va changer, les changements associés à l’échelle régionale sont incertains. Face à cela il faut développer une culture de réduction des risques qui doit se décliner au travers d’une multitude d’actions très différentes.

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